Dernier jour d’octobre. Dernier jour d’un mois de sensibilisation au dépistage du cancer du sein. Pour ces femmes patientes ou ex-patientes, rien n’est plus comme avant, y compris et surtout dans le monde du travail.

Anne a été mise au placard par son entreprise après sa maladie. Elle témoigne, pour elle et pour beaucoup d’autres.

Anne est en cours de licenciement. Depuis qu’elle a repris le travail, elle ne fait que batailler. «J’étais cheffe de mission internationale dans une association humanitaire quand on m’a diagnostiqué un cancer du sein en 2008.» Sa maladie chronique lui impose des traitements permanents et très contraignants.

Pendant quatre ans, elle est arrêtée : «D’abord en arrêt maladie puis en invalidité, mais ma pension n’était pas énorme.»Son poste lui manque, tant sur le plan financier que personnel.

Comme 77% des personnes qui travaillaient au moment de leur diagnostic de cancer, elle décide, en 2012, de reprendre son emploi. Avec l’accord de ses médecins et alors même que ses traitements ne sont pas terminés. «J’étais vraiment heureuse. Mon employeur m’a payé une formation de retour à l’emploi.

C’était en fait un rassemblement des laissés-pour-compte de l’entreprise. On ne s’en était pas rendu compte au début mais ce stage nous préparait doucement à être poussés vers la sortie.»

«On me proposait des postes de junior»

À son retour, on fait passer à Anne des entretiens d’embauche au sein de l’association pour laquelle elle travaille. «Ça a duré des années : 15, 20, 30 entretiens… Tous pour des emplois qui ne me correspondaient pas du tout, dans plein de services différents.

À presque 50 ans, on me proposait des postes de junior ou d’administrateur alors que je demandais à retourner à l’international et que j’avais dirigé la plus grosse mission de l’association à l’étranger quelques années plus tôt.

J’ai perdu mon poste. On m’a fait rétrograder, c’est simplement ça.» Anne insiste auprès de son employeur.

Elle ne cède pas, elle ne démissionne pas et son entreprise finit par la reprendre mais pas sans contraintes : «On m’a proposé un plein-temps à Paris alors que j’habite dans le sud de la France, que j’ai deux enfants, que je les élève seule et que j’ai une maladie chronique. Ils le savaient et ils m’ont proposé ce poste. J’ai accepté mais évidemment c’est parti en vrille. Je n’ai pas tenu le rythme.»

Arrivée dans la capitale, Anne ne trouve pas sa place et remarque que personne ne prend en compte sa maladie. «Je voulais montrer ma bonne volonté, je restais tard le soir mais avec la fatigue et mes troubles cognitifs [ndlr, perte de mémoire, problème de concentration, ralentissement de la pensée], cela devenait très compliqué.

J’allais aux toilettes pour faire des siestes pendant ma pause déjeuner. J’oubliais les prénoms de mes collègues et des pièces jointes dans les mails. On me le soulignait sans cesse. J’aurais préféré leur expliquer ce qui m’arrivait, qu’on en rigole, mais personne ne comprenait.»

«Menace d’attaque aux prud’hommes»

Ni écoute ni compassion, Anne subit un isolement professionnel terrible, avec pour seul entourage cinq collègues à qui sa situation n’a pas été présentée et une cheffe qui la harcèle au quotidien«Il n’y a eu aucun accompagnement.

 J’étais à plein temps et je n’avais même pas le temps de faire mes chimios : ma cheffe me demandait de prendre des RTT pour y aller. Alors j’allais les faire entre 12 heures et 14 heures…

Ma pire scène, c’était un jour où je revenais au travail après ma chimio. Il était précisément 14h15, je n’avais pas de réunion, rien d’urgent mais ma cheffe m’attendait dans le couloir.

Elle m’a dit droit dans les yeux « Anne, tes chimios, c’est pas pendant les heures de boulot ! » J’étais effondrée. Ça a été une véritable descente aux enfers.»

À 47 ans, Anne se retrouve pour la première fois en position de vulnérabilité dans le monde du travail : «La direction poussait les salariés fragiles à la démission.» Trop souvent encore, les manageurs imposent des rythmes inadaptés, ignorent les symptômes et doutent des capacités de leurs salariés patients.

Comme beaucoup, elle décide de demander un mi-temps thérapeutique, seulement, les horaires sont incompatibles avec son poste, elle est exemptée de toute responsabilité et ne peut plus contribuer correctement aux projets. «Après Paris, on m’a laissée chez moi à rien foutre, puis on m’a proposé un poste comme le précédent, j’ai refusé et après un an sans salaire, on arrive enfin au licenciement pour inaptitude.

Une procédure que j’ai moi-même initiée. L’assistante sociale ne répondait plus à mes appels et je n’avais le nom d’aucun interlocuteur. Il a fallu une menace d’attaque aux prud’hommes pour déclencher une réaction de leur part. Au final, on ne m’a laissé aucune chance de faire mes preuves.»

«On fait très peur, nous, les maladies chroniques»

Anne est loin d’être la seule à avoir subi de la discrimination et une mise au placard après une longue maladie. Un rapport de l’Institut national du cancer publié en juin dernier révèle qu’une personne sur cinq perd son emploi dans les cinq ans qui suivent son diagnostic.

Pour briser le tabou et les préjugés sur le cancer, Anne revendique aujourd’hui la nécessité de sensibiliser les entreprises. «On fait très peur, nous, les malades chroniques.

Les entreprises devraient créer un environnement accueillant et rassurant pour aborder la maladie, proposer des ateliers d’aide au retour au travail, être à l’écoute, organiser des réunions, expliquer les effets secondaires aux collègues, tout cela pourrait être facilité si l’entreprise faisait un pas vers nous.»

Pendant son arrêt maladie, Anne suit une formation à la mission d’accompagnants de parcours patient en cancérologie à la faculté de médecine de Sorbonne Université.

«A l’époque, cette formation m’a servi de planche de survie et aujourd’hui, c’est grâce à elle que je lance ma propre structure.» Son entreprise, Patient Conseil, a pour objectif d’intégrer et d’accompagner les patients dans les programmes de santé qui les concernent.

«C’est un nouveau parcours. Ce projet, c’est aussi le seul moyen que j’ai trouvé pour apporter ce que j’ai à apporter dans la société. Avec une telle épreuve, on acquiert des capacités en termes de prise de risques, de gestion de crise, gestion du stress et de l’incertitude. Cela est transposable dans le monde du travail.

On a vécu sur le fil du rasoir, on est devenu pressé.» Anne est en cours de licenciement, elle monte sa société, elle se remet de ses séquelles et, en attendant la fin des négociations, elle s’impatiente.

 

Source: Libération – 30/10/2018

Continuer votre lecture

Suivant ➜
En aucun cas les informations et conseils proposés sur ce site ne sont susceptibles de se substituer à une consultation ou un diagnostic formulé par un médecin ou un professionnel de santé, seuls en mesure d’évaluer adéquatement votre état de santé

Commentaires